Cinéma

/ On s’disait : Putain, que c’est bon d’être en vie ! Passe-moi le pain, Bouchon. Bon Dieu que vous êtes silencieux, d’habitude on peut pas en placer une.
/ On buvait de la bière au chinotto, on portait des chapeaux de paille et des lunettes d’aviateur ; on écoutait de la cumbia et la route déroulait ses promesses devant nous… on était heureux, on passait au travers des ténèbres.
/ Lily, c’est pas la peine de te lancer dans les envolées lyriques, ils sont pas au théâtre.
/ Tu parles comme un sauvage alors j’essaye de relever le niveau. Pis je m’envole si j’veux.
/ Va bene, va bene, envole-toi. Bon les drôles, on parle on parle, mais qu’est-ce que vous voulez savoir exactement ? Pierrot, va donc retourner la barbaque, j’crois que ça crame. Bon Dieu, nous réveiller avec un barbeuc à trois heures du mat’, faut drôlement que vous soyez avides de jactances !
/ Les gars voulaient savoir… Mohsadena… La vie, la guerre… Puisqu’elle revient…
/ Eh ben mes cadets, dans ce cas, va nous falloir plus que deux croûtons de pain et six tranches de lard. Gufo, va chercher une quille de pivois en plus. Anouk, fais pas ta timide, tu sais comment qu’ça marche.
/ J’allume le projo ? Je vais chercher la valise ?
/ Ta mère veut du théâtre, on va lui installer le cinéma, on est modernes ! Pis ça fait longtemps… Mais tiens ! On va pas rester sur notre radeau, il nous faut de la terre ferme pour ces histoires. On va bien assez vaciller comme ça. Allez, au trot ! Demain j’ouvre La Cloche d’Or à dix heures, j’ai besoin de dormir, j’suis plus un lapin de six semaines comme vous autres, j’ai besoin de…
/ Tais-toi Mako et descends, tu nous ralentis avec tes babillages.
Mais Lily l’embrasse sur le front, plus ils se chicanent fort, plus ils s’aiment, nos deux. On débarque à la file indienne, depuis la péniche jusqu’au rivage, dans le pré. Au grand air, le cinéma improvisé s’installe, chaises pliantes autour du feu, c’est la colonie.
Les trois gars sont intrigués, c’est quoi tout ça ? Mais on discute pas, c’est excitant. Ils s’attendent à rien, c’est-à-dire à tout.
Mako ouvre sa vieille valise, sanctuaires de souvenirs, charge ses bobines, il tremble un peu. Lily l’observe, avec son verre de pif à la main, et on sent qu’ils sont émus. C’est leur mémoire qu’ils s’en vont exhiber à ces quatre gamins de dix-sept ans, et leur mémoire c’est la guerre, l’amour, le voyage, en trois mots comme en mille, c’est leur passé, c’est leur monde et ils soufflent sur la poussière.
/ C’est une vieille caméra. Déjà à l’époque c’était vieux, alors j’aime autant vous dire qu’il va falloir être indulgent. Ça sautille, y’a du bruit, y’a du grain, et c’est sans doute pas mal badigeonné de sépia depuis le temps. Mais c’est ça la mémoire, c’est jamais très net. Plus c’est flou, plus c’est beau.
Les papillons jouent aux ombres chinoises dans la lumière, silence, ça tourne.

*

Dents blanches, lèvres rouges. Sourire triste, et ça repart en arrière, dame, la v’là la belle demoiselle, elle a vingt ans. Robe de dentelle noire, chapeau haut-de-forme, gants d’argent. Une boussole pour épouser son cou, de vieux pistolets pour se marier à ses hanches. Magnifique et voluptueuse, Lily la belle.
/ « Dans tes yeux bleus, j’irai noyer la mer, car ils se souviennent de tout. Et c’est plus dangereux que tu ne le penses… » qu’il a écrit un jour le Pirate. Tu veux débobiner le fil de ta mémoire mais t’es sûre que c’est la chose à faire ? On peut encore revenir à la serre, et se cacher là-bas. J’en peux plus de te suivre sans rien savoir, sans rien comprendre. Ils sont là, à nos trousses, et toi tu…
/ Arrête avec ta fichue caméra, tu vas voler le temps à force de le mettre en boîte.
/ C’est toi qui dis ça ! C’est pas déjà ce que tu fais avec ton putain de Cube ? Chacun le sien.
/ Branche le projo. On va regarder. Tu vas comprendre.
/ Pourquoi c’est si dangereux que tu te souviennes ?
/ Parce que tout ce qu’il faudrait oublier resurgira. Et qu’il y a des choses… Qui ne sont à leur place que lorsqu’elles sont enterrées. Mais il faut que je me souvienne, la clé est dans ma mémoire, je le sais. Elle est dans celle de Pirate. Sa mémoire et la mienne… Même combat.
Le jeune homme, peau mate, cheveux noirs qui frisent, si mince alors, si sec, dans son costard usé, si nerveux, si beau, si jeune, si fougueux, endiablé, les yeux corbeaux, souplesse, agilité, doigts de pianiste, oiseau, phénix, fierté, puissance, force méconnue alors, perdu face à sa donzelle impossible.
/ Tu sais te connecter ?
/ Tais-toi et regarde.
Mako continue de filmer. Ils sont dans la cabane perchée — celle où Gufo, des années plus tard, même s’il ne le sait pas encore, établira son nid de péché — et leur jeunesse est éclatante. Lily chope deux objets entre ses doigts et s’allonge sur le sofa. Elle place sur sa tempe gauche un loup d’acier et sur sa tempe droite un ours d’or. Elle ferme les yeux, sa respiration s’accélère puis semble se stopper. On n’entend plus que le bruit du projo et le souffle de Mako derrière la caméra. Et soudain les images surgissent sur la toile, de manière fulgurante, anarchique, puis semblent ralentir, s’organiser, s’apaiser, reprendre le fil, retrouver leur souffle.

*

La vieille locomotive surgit des profondeurs de la falaise pour rejoindre l’autre côté du précipice. De droite à gauche, le regard file et poursuit la machine. Sur le pont suspendu dans le vide, le train n’est pas rapide, il prend son temps ; serpent de rouille, on le voit se faufiler à travers les montagnes de vapeur, depuis la verdure accrochée au flanc de la roche jusqu’à celle de l’autre bord, le bleu du ciel tourmenté par les nuages et le vent pour encourager l’élan. En arrière-plan, un autre vaisseau s’élance dans la direction opposée : un énorme porte-containers rouge dont le nom s’inscrit en immenses lettres noires, « Yemanja », qui glisse sans bruit sur l’huile de l’océan. À des centaines de mètres l’un de l’autre, leurs routes se croisent pourtant.
On voit une petite main se poser sur une rambarde de fer, et un bout d’étoffe, une robe bleue, flotter.
Quatre ans plus tôt, Pirate et Lily ont couru sans souffle, le cœur si prêt d’exploser qu’il s’était mis en pause ; élan mécanique de survie face aux sbires du Captain Mallasz lancés à leurs trousses. Ils échappèrent à la neige et aux chiens ; ils marchèrent le long de la voie ferrée, la main dans la main, souvent dans le silence. Ils prirent un bateau pour tenter de joindre la route des navires, ils visaient Magamba, mais ils s’y noyèrent. Ils suffoquèrent, remontèrent à la surface, revinrent au bord du monde, marchèrent, leur chien Ulysse explorant alentour le terrain de jeu qui s’offrait à lui, à l’infini. Il la fit rire, il la porta, il la protégea. Il pleura devant son petit corps gelé et les cicatrices qu’il devina sous les tissus. Il se fit des promesses dans la nuit, de celles qu’on n’oublie jamais, car elles sont mêlées aux prières ; et il jura de tous ses dieux, les anciens, les méconnus, les déchus, qu’il ne l’abandonnerait jamais. Il ne croyait en rien, c’est-à-dire en tout, il avait l’espoir de ceux qui n’ont en ont plus, il avait désormais quelqu’un à défendre et ça le plongeait parfois dans des abîmes de détresse, quand la bouteille était trop proche et le sommeil trop léger. La solitude lui avait ôté cette terrible nécessité d’avoir le courage d’aimer ; mais elle débarqua soudain, lame, coup de couteau, déchirure, blessure, tendresse et bonheur. Le printemps arriva si vite qu’ils n’eurent pas le temps de mourir de froid. Racines et baies sauvages, fruits, lapins, grenouilles, corbacs : ça n’était pas la première fois que Pirate se retrouvait dans l’errance animale au beau milieu de nulle part. Il chassait à mains nues et au piège, gardait ses balles et ses guns pour la marave. Dans les villages qu’ils traversèrent, avec la gueule d’ange de la petite, le charisme du bonhomme et la bonne tête du clebs, ils n’eurent pas de mal à se trouver de l’âme charitable en ribambelle : un lit pour la nuit, des vêtements, des chaussures, du pain frais, un chariot pour traîner la valise de Lily, du picrate, du tabac. C’est ainsi qu’ils commencèrent à raconter des histoires, à s’inventer des vies. Pirate découvrait en Lily un esprit et une imagination hors du commun, c’est d’ailleurs elle qui avait lancé les hostilités, un soir d’été bouillonnant, dans un village perché au-dessus d’un lac immense à la couleur turquoise qui, magie des paradoxes de ce monde, paraissait gelé ; les cabanes sur pilotis, le labyrinthe de ponts suspendus et les rafales de mouettes rousses et de hérons dorés furent les premiers témoins des aventures incroyables imaginées par la gamine. Les montagnes qui découpaient leurs silhouettes dans le reflet de l’eau firent cavaler devant ses yeux des images auxquelles elle ne pouvait résister. Elle les broyait dans sa réalité, et tout devenait soudain si palpable, poreux dans la vérité, qu’elle n’eut jamais le moindre remord à assembler les pièces d’un puzzle qui n’était pas le sien. Son aisance et son langage, sa prestance et son regard profond, la manière dont lui parlait Pirate, d’égal à égale, pas de chichis, pas d’enfance et d’innocence qui tiennent, tout cela impressionnait tellement leurs interlocuteurs qu’ils gobaient sans broncher les bobards du trio improbable. Ils furent père et fille, oncle et nièce, frère et sœur ; ils furent orphelins, déportés, immigrés, esclaves, prisonniers en fuite, rescapés ; ils vinrent du Nord et du Sud, se trouvèrent des racines à l’Est ou à l’Ouest, ils naquirent dans des familles de pêcheurs, de paysans, d’armateurs, et parfois même furent les enfants bâtards de bourgeois ou de riches commerçants ; ils vécurent au sein d’un dangereux gang — inventé avec brio par Pirate qui peignit avec force détail les tatouages ornant les visages des membres imaginaires dudit gang —, et mangèrent à la table d’un prince du Sud ; Pirate connut l’amour impossible avec une charmeuse de serpents — femme venimeuse et énigmatique, dame ! s’il s’était douté que, des années après, il rencontrerait finalement son alter ego de chair et de sang dans un marché à New-Bombay… mais c’est une autre histoire et ça n’est pas encore l’heure de la raconter — et Lily l’amitié perdue avec un p’tit berger du nom d’Arakir, âme sombre et yeux d’or, qui l’accompagna durant bien des histoires et se donna la mort de façon tragique en se transperçant le cœur avec sa dague. (Elle n’expliqua jamais pourquoi, on la crut néanmoins.) Ils trouvèrent Ulysse dans la forêt, sous la tente d’une cartomancienne, dans un cirque, chez les bonnes sœurs. Ils se firent aventuriers et hors-la-loi, orphelins coureurs de monde, magiciens de la parole, et parfois du geste, car il n’était pas rare que Pirate, pour payer le souper, fit jouer ses talents d’usurpateur et d’illusionniste pour amuser la galerie et nourrir la petiote. Ils passèrent maîtres dans l’art du mensonge et de la duperie, chaque escale étant le théâtre d’un nouveau spectacle. Ils aiguisèrent leur talent, ils lui donnèrent une forme insoupçonnée : ils mutèrent caméléons, ils devinrent tout le monde et personne, s’accordant dans l’anonyme et l’instinct comme seules peuvent le faire deux âmes dont le destin est lié. Mais le temps file. Revenons à notre train et notre robe bleue qui flotte doucement dans l’air chaud.
/ T’as peur ?
/ Non.
/ Onze ans aujourd’hui, en plus. T’es gâtée par le destin.
/ C’est pas grave. C’est que du sang.
Pirate sourit.
/ T’as raison. Les femmes voient plus souvent le sang que les hommes de toute façon. Sera jamais trop tôt de t’y habituer.
Ils s’adossent à la rambarde, s’assoient ; Ulysse pionce à leurs pieds, abattu par la chaleur. C’est un ancien chemin de terre envahi d’herbes folles et de fleurs sauvages qu’ils parcourent depuis deux jours. Ils sont arrivés en Ancienne Europe voilà des mois, et avancent à l’aveugle, sans carte ni boussole, dans ces contrées fantômes, abandonnées de la plupart de leurs habitants il y a deux cents ans. S’acharnent à survivre, ici et là, des grappes d’humains au milieu du chaos laissé par la guerre. Difformes, monstrueux, rongés par les maladies, ils sont retournés à l’état sauvage. Les assauts chimiques ont tué des vallées entières ; les premières colonies se sont éteintes, les rescapés se sont enfuis. La nature a repris ses droits, petit à petit. Une terre en devenir, vierge et dangereuse.
/ Tu me racontes ?
/ Quelque chose de vrai ou quelque chose de faux ?
/ L’Histoire.
/ Quelle histoire ?
/ L’Histoire. Avec un grand H. Ce qui s’est passé. La guerre. Les monstres. J’ai réussi à assembler quelques pièces du puzzle, mais comme de là où je viens, on nous a toujours menti pour mieux nous dominer, j’ai jamais vraiment su. Je pensais que je pourrais comprendre toute seule. Mais c’est trop compliqué. Seulement, toi t’es plus vieux, toi t’as vu des choses, pis tu sais…
/ Pourquoi tu dis pas ce que tu veux, Lily ? Tous les deux on sait jouer au chat et à la souris. Me machiavèle pas.
Elle le regarde droit dans les yeux, pis sa voix tremble un peu, parce qu’elle sait qu’elle en rêve depuis des années et qu’elle n’a jamais osé le lui demander. Depuis cette fois-là dans la jungle vaporeuse des souvenirs de Pirate…
/ Je veux retourner dans le Cube.
/ Il faut que je te dise, Lily… Ça me coûte de l’énergie. Beaucoup. On ne va dans le Cube que lorsqu’on ne peut pas faire autrement.
/ De l’énergie ? T’auras qu’à dormir longtemps.
/ Non. Pas cette énergie-là. Ça me coûte de la vie. Du temps, si tu préfères.
Elle fronce les sourcils, pensive.
/ Quand on était dans la maison…
/ Chez Sir Lupin ?
/ Oui. Après qu’il y ait eu le coup de feu, que le singe se soit enfui et que les grillons se soient foudroyés contre les parois… Tu te rappelles ?
/ Bien sûr. Ce sont mes souvenirs.
/ Dans la chambre… Sur le bureau… Il y avait un carnet rouge, plein de terre…
/ Quoi ? Tu es sûre ?
/ J’en suis plus que sûre. Là-dedans, il y avait des plans, des dessins. Des sortes de croquis d’animaux. Comme des totems miniatures. Plein de chiffres. Et une langue inconnue. Mais… tu peux voir si tu veux.
Elle se lève et ouvre sa valise, farfouille dans le double-fond et brandit le journal de Lupin. Pirate écarquille les yeux. Il ne savait pas que c’était possible de ramener des objets depuis le Cube. Surtout un livre censé être enterré avec son propriétaire dans une catacombe de La Hoja… Et comment a-t-elle pu voir des choses, forgées dans ses propres souvenirs, dont lui-même ne se rappelle pas ?
/ Je te l’ai pas dit pour pas te fâcher.
Il ouvre la bouche pour répondre mais soudain tout se brouille, et l’image vibre, secousses, zébrures, cassure temporelle, brisure émotionnelle, l’homme se saccade et se fragmente, Pirate semble se transformer. Quelques secondes de cris, de tourbillon, de flou. Envolée de papillons mécaniques au cœur de l’Ancienne Europe. Orage, orage, orage au loin, fracas, roule, au son des tambours, le temps est aspiré, le temps est modelé, le temps est sculpté, le temps est essoufflé. L’image se fige. Pirate est redevenu Lupo, le petit garçon intrépide et curieux, l’enfant gardien d’une boîte à musique. Et avec sa voix d’enfant, face à une Lily bouche bée, il répond :
/ Mais les pages étaient vides…

Dans chacun des seuils imbriqués, celui de Mako-Lily et des quatre adolescents dans la nuit de Toulouse, celui de Mako-Lily quand ils ont vingt ans, on perçoit un courant d’air, une infime sensation de temporalités entrechoquées, un papillon qui passe devant le projo dans un bruit métallique, à côté de la péniche, et un autre — le même ? — dans la cabane… Spectateurs des failles projectiles, les yeux du futur voient se jouer le passé. Le papillon est le lien entre tous les continents du temps. Ils le savent tous, désormais.

La terre tremble. Un immeuble surgit soudain au second plan, juste derrière Lupo qui semble ne s’apercevoir de rien. Il est immobile, le regard figé sur les pages du carnet rouge désormais densément remplies. Lily non plus ne bouge pas, et pourtant derrière eux, dévorant la rambarde de fer, la mer et les falaises, jaillissent de terre des centaines de bâtiments de verre, immenses, qui se bousculent les uns les autres, prenant toute la place de l’horizon. Les deux enfants semblent soudain minuscules, le regard se déplace, le nôtre, le vôtre, et on ne voit plus ce souvenir depuis les yeux de la jeune fille, non. Impossible, puisqu’ils sont désormais face à nous, telles deux statues, comme deux personnages de théâtre transformés en marionnettes de cire balancés sur une scène éternelle, qui dure et se répète à l’infini. C’est ce qui arrive quand un souvenir vient en manger un autre. Le premier se fige, le second s’impose. Battement d’ailes mécaniques. Les immeubles de verre cessent leur ascension infernale. Lupo reprend vie durant un millième de seconde : assez pour lancer un regard effrayé, presque implorant, et ouvrir la bouche. Aucun son n’en sort, le second souvenir a pris la place du premier.
Nous voilà face à des centaines d’immeubles scintillants, des champs de fenêtres et de façades réfléchissantes, à perte de vue, et le bruit du vent court entre chacun d’eux, dans les rues désertes. Le sol est recouvert d’une texture sombre qui ressemble à du goudron bouillonnant, épais, mouvant. Il n’y a rien d’autre. Pas âme qui vive dans cette lumière démultipliée, cette galerie des glaces modelée pour les géants. Par les géants ?
En une seconde, presque imperceptiblement, la lumière vacille, les vitres tremblent ; et soudain, précipices imprévisibles, fleuves fracassés, des milliards de fragments lumineux se jettent dans le vide, en une chute vertigineuse. Stridence de la brisure. Mugissement, vrombissement, rumeur sourde, indéfinissable. On la sent arriver de loin et se rapprocher rapidement, comme un présage, comme une menace. Les immeubles semblent alors littéralement se briser, s’effondrer. Le cri d’un aigle. Son ombre qui passe sur les façades. Et puis, sans qu’on puisse la voir arriver : l’eau. Qui déboule dans les rues en flots furieux, avec une force monstrueuse, à une vitesse effrayante. Il n’y a plus de repères. Il n’y a plus de terre. Il n’y a plus d’air. En quelques secondes d’une violence rare, le monde de verre est avalé sous le monde liquide. Vagissements d’une terre qui s’écroule : les cocons de verre, vides, jadis matrices des gardiens, ceux que l’on appelle les Protecteurs et qui ne sont désormais plus qu’une centaine, explosent et se noient. La cité fantôme devient cité morte.

Entre les bâtisses englouties, désormais vestiges, et pourtant si fièrement dressées quelques minutes plus tôt, une armada de vaisseaux sous-marins passe lentement et prend possession de son nouveau territoire. D’énormes vaisseaux-baleines, des poissons mécaniques de toutes tailles et de toutes sortes, chevauchés par des hommes à la taille démesurée, aux longs cheveux, aux visages tatoués, aux branchies palpitantes et aux cuirasses d’écailles, des armées de bestioles marines aux gueules terrifiantes, aux yeux rouges, aux dents acérées, aux nageoires surpuissantes, menés par les pirates de Kachak, arrivent en files infinies dans un bouillonnement océanique. Bleu sombre, débris de verre noyés, mais lumière tout de même qui perce l’obscurité et permet d’admirer la scène : d’où vient-elle ? Y’a-t-il une surface qu’on ne puisse voir ?
Kachak est un homme de six mètres de haut. Ses cheveux sont des anguilles qui s’enroulent et se déroulent dans le bouillon aquatique ; on voit leur gueule s’ouvrir et leurs yeux s’agrandir à chaque mouvement du grand manitou. Des tatouages rouges et blancs couvrent son visage et son corps, il n’a pas d’armure, il est nu ; ses yeux sont bleus, presque blancs. Comme tous les hommes de son espèce, sa peau est translucide, ses cheveux sont de cendre : les hommes aquatiques ne voient presque jamais la lumière, elle n’a pas le temps de leur brunir la peau, de leur cuire les cheveux. Les êtres qui peuplent les tribus de Kachak sont immenses et longilignes, leurs articulations délicates et fragiles. Sous l’eau, leur faiblesse apparente est au contraire une force incommensurable, une arme redoutable. Corps lisses et fins, presque squelettiques, aux pouvoirs insoupçonnés. Spectacle fascinant, spectacle terrifiant. Dans le silence du monde de l’eau, la horde se rapproche du Mur. Les sourires sont terribles et la peur qu’ils inspirent est hypnotique.

*

Des coups frappés à la porte. L’image se brouille. Vibrations. Immédiatement, Lily ouvre les yeux, cherche sa respiration, tente, étouffe. Mako se précipite vers elle : on le voit car il laisse la caméra filmer. Il ôte les amulettes des tempes de la jeune femme, la fait asseoir : la scène de l’armée sous-marine de Kachak s’évanouit, sur une dernière image d’yeux blancs grands ouverts et d’un doigt pointé vers nous. Sourire carnassier et mauvais augure. Combo gagnant. Lily retrouve de l’air, crache de l’eau. D’autres coups frappés à la porte. D’un geste, Lily signifie à Mako d’aller ouvrir.

Il semble avoir mille ans. Barbe grisonnante, taches de vieillesse disséminées sur une peau ridée, mais un corps qui tient bon, un corps qui ne fléchit pas, un corps qui ne tremble pas. C’est Pirate qui se tient sur le seuil, les yeux furax.
/ Bordel. Si elle voit le futur, on n’est pas sortis du sable. Pousse-toi petit, il faut que je lui parle.

*

Pas un seul geste. Pas un seul son. Gufo, Bouchon et Pierrot en oublieraient presque de respirer, l’esprit et le regard obnubilés par l’enchaînement des scènes, par l’imbrication des points de vue, par la tension incroyable de chaque seconde égrenée par le projecteur. Ça n’était pas ce qu’ils attendaient. Ils voulaient voir Mohsadena, imaginaient des remparts infranchissables entourant une cité d’acier, dominée par des tours de feu, car c’est tout ce qu’ils en savent. Ils ne comprennent pas ce qu’ils regardent. Mais ils comprendront, car ça n’est pas fini. Des larmes coulent sur les joues de Lily qui fixe l’écran de toile. Mako fume en silence. Il a pris la main de sa femme mais elle ne semble pas s’en apercevoir. Sous ses couvertes, son corps est aussi tendu qu’un arc, raide à s’en faire mal. Les dents serrées. Et Mako serre la main plus fort, car il sait, lui, qu’elle en a besoin.
Anouk se lève. Change la bobine. Elle les connaît par cœur, les souvenirs de sa mère : combien de fois les a-t-elle regardés en cachette ? Une centaine. Elle n’est pas surprise de les retrouver à chaque fois, légèrement altérés par la course du temps. Elle a compris que le Cube même, ou ce que Mako en a filmé, est mouvant. Que ce qui est vu est défini par celui qui voit ; et quand ; et pourquoi…
Mako se racle la gorge.
/ Bon les jeunes, y’a dix bobines. J’avais oublié que le temps se dépliait jamais de la même façon… À mon avis on y est encore la nuit prochaine. Les gars, j’ai la gorge qui fait des copeaux, ramenez donc une autre quille. J’ouvrirai pas la Cloche aujourd’hui.

*

Les souvenirs, ça s’efface. Ça se tord. Ce que savent les trois p’tits gars, ce qu’ils apprennent, en cette nuit d’été près de la péniche, Lily le leur fera oublier. Il y a un temps pour tout. Ce n’est pas encore le leur.