Vadrouille

Ça clignote de partout dans l’aéronef de Bouchon ; fils de fer et carton-pâte, c’est l’épopée de la bidouille, le vaisseau qui fait marrer les piafs. Quatre places collées serrées, pas plus, pas moins : le pilote devant, les deux observateurs au milieu, le mitrailleur derrière ; ainsi en a décidé le capitaine.
/ D’accord. Mais, imaginons, je dis bien, imaginons, hein, j’ai pas peur, mais dans le cas, je sais pas, d’un orage, d’un ouragan… d’une tempête de grêle… tu crois qu’on pourrait s’écraser ?
/ On est des cowboys de l’espace, on vole plus vite que la mort, t’inquiète !
/ N’empêche…
/ Pierrot ! Gâche pas tout ! Des cowboys de l’espace ! Des bohémiens du ciel ! Des aventuriers, des durs à cuire ! Pas des pleureuses intergalactiques !
/ C’est facile pour toi, t’es devant, t’as de l’air. Moi je suis dans le fond, j’étouffe.
/ T’es dans le fond parce que c’est toi qui vises le mieux. Tu veux que je te rappelle la dernière fois, quand on a tiré sur les bouteilles ? Bon. Alors. T’as une vue imprenable, en plus. Non mais mate comment je t’ai aménagé ton coin ! T’es le roi !
/ On n’a pas d’ennemis, qu’est-ce que tu veux que je vise !
/ On s’entraîne, bordel, Pierrot, fais marcher ton imagination et tais-toi, j’ai pas fini mes réglages.
/ Ils sont où les autres ?
/ Ils fricotent.
Pierrot soupire, recroquevillé dans le fond de la carlingue, avec sa mitrailleuse d’avant-guerre qui tire des balles en plastoc. Il a entassé pêle-mêle une dizaine de bouquins — des manuels de survie, des modes d’emploi, des dictionnaires en plusieurs langues —, un télescope portatif, des couvertures, deux lampes de poche, son carnet de bord, une vieille radio.
/ Ils font que ça…
Bouchon se marre ; ses lunettes d’aviateur sont trop grandes et sa gapette à carreaux est pleine de cambouis, mais dame il a l’air d’un explorateur aguerri ; qu’on se rassure, c’est encore qu’un branleur. Il fume une clope en sifflotant. Il est heureux. C’est son grand jour. Il attend ça depuis des années. Patiemment, il a assemblé chaque morceau de cette tôle, il a testé, il s’est planté, il a survécu, il a recommencé, encore et encore, et le voici enfin parfait, équilibré, rapide ; il l’a dressé, dompté, son oiseau mécanique, son bijou qui fend l’air, son coucou magnifique, et il s’apprête à en démontrer la splendeur au monde entier.
/ En plus j’ai trop chaud.
/ Bon Dieu Pierrot, si seulement je pouvais te mettre une baffe à chaque fois que tu te plains…
/ … Tu serais punching-ball d’or !
Gufo grimpe prestement dans Le Calypso, balance son sac en toile sur son pauvre copain du fond. Il rayonne, avec son éternelle clope au bec, et son vieux jean troué qui laisse apparaître sa peau bronzée. Anouk le suit, en souriant de toutes ses dents, légère dans sa robe blanche et ses sandalettes de cuir.
/ Ah ben vous v’là ! Pas trop tôt. Je suis obligé de supporter l’autre geignard depuis une heure, vous auriez pu vous magner…
/ Tu sais comment qu’c’est, elle en a jamais assez.
/ Ta gueule, Gufo. Si tu savais tenir la cadence…
/ On a tout ? Bouffe, alcool, fume ?
/ On a tout.
/ L’eau ?
/ Trois gros bidons sous le cul de Pierrot.
/ Carburos ?
/ Sous le cul d’Anouk. Fais-y gaffe qu’elle y foute pas le feu, elle est encore brûlante ma p’tite Anoushka…
/ Mais c’est qu’il est drôle en plus !
Ils se chicanent tous les deux, entassés l’un sur l’autre sur les fauteuils de tissu fleuri. Une p’tite cabane volante qu’ils ont là nos loustics. Tout est bien calé à sa place, si ça tombe c’est qu’eux aussi, mais y’a rien qui peut bouger, c’est garanti, du pile-poil, du sur-mesure.
/ Bon… On y va les copains ?
/ Ouais. Allez ! Go mon capitaine !
/ Go go go !
Ils crient comme des Sioux.
Au milieu du champ, campagne, soleil, il est midi, Le Calypso étincèle et commence à rugir ; l’hélice tourbillonne, l’herbe se couche, ça fait un boucan infernal et la fine équipe prend son envol, à toute berzingue.
/ Les amis, nous y voilà ! Pleine bille sur l’horizon !
Et Bouchon pousse les moteurs à fond ; ça leur coupe le souffle de mirer leur terre qui s’éloigne si vite d’eux, et d’un coup ils se sentent libres, tous les quatre perdus au milieu du ciel, dans leur course à l’aventure.

*

Bientôt c’est l’océan qui scintille. Comme une noix lancée par un tire-chaille géant, l’aéronef survole la dernière falaise et s’élance au-dessus du vide bleu. Gufo colle son nez au hublot.
/ La mer est calme mon capitaine, mais y’a assez de vent pour déplier la grand’voile !
/ Vindieu ! Je vous fais confiance, matelot ! Tirez donc un coup sec sur le cordon rouge à votre droite et voyons ce que ça donne ! C’est bien l’diable si on en fait pas quelque chose de c’te bateau volant !
Dans un grand vacarme de tissu qui se déploie, l’aéronef se coiffe soudain d’une voile triangulaire. Ça se déplie anarchiquement mais ça tient ; et ça fonctionne même plutôt pas mal cette histoire. Bouchon regarde dans son rétro de mobylette recyclé pour l’occasion, satisfait. Un coup d’œil sur son tableau de bord, les aiguilles s’affolent pas, on dirait que ça se cale tranquillement.
/ Comment ça se passe mon capitaine ?
/ Les enfants, je pense qu’on vient d’inventer le premier aéronef à voile. C’est pas pour autant que je vais couper les moteurs, surtout qu’on est au-dessus de la flotte, mais ça va nous économiser un sacré paquet de carburos. Allez hop ! Envoyez le champagne !
Pierrot débouche la bouteille sous les hurrahs des compères. Anouk se colle à son hublot, les yeux écarquillés. L’immensité qui leur colle à la peau lui donne le vertige. Les regards se croisent, l’excitation ondule dans l’espace, on sourit, on souffle, on sait plus quoi dire, plus personne n’a les mots, alors c’est simple, ils font silence dans l’après-midi qui meurt.

*

/ J’ai envie d’pisser.
Nuit noire, nuit froide, vrombissement lancinant, ronflements énormes de Pierrot à l’arrière, Anouk perdue dans le sommeil, la tête sur les genoux d’un Gufo qui trépigne : on fait défiler les heures au compteur. Les yeux de Bouchon commencent à vaciller.
/ D’façon on va bientôt se poser, je m’endors.
/ T’as pas encore bidouillé un pilote automatique ?
/ Ça sera pour Le Calypso modèle de luxe, mon pote.
Gufo chope la carte que lui tend Bouchon. L’intérieur de leur bolide volant est éclairé de loupiotes multicolores, fantastique, on croirait que c’est Noël.
/ Bon. Si j’en crois tes repères, y’a une île dans vingt bornes, nord-est.
/ On va pas se poser comme une fleur en pleine nuit sur une île inconnue…
/ Pourquoi pas ?
/ T’es marrant, faut de quoi atterrir. J’ai prévu de pousser jusqu’à La Mille, ils ont une piste en bon état et j’ai prévenu Big Joe qu’on débarquait. Il a dû allumer des feux sur dix bornes tel que je le connais.
/ Big Joe, le père de La Madelon ?
/ Tout pile. C’est lui qui m’a appris à piloter, tu te rappelles pas ?
/ Si, mais ça fait longtemps…
/ On a dix-sept piges, parle pas comme un vieux.
/ C’est pas ça, mais t’as commencé y’a plus de dix ans, coco. Sa fille sera là ?
/ Ah ah ah ! Rêve pas ! Elle est trop vieille pour toi…
/ Dix ans de plus, c’est dans mes cordes.
/ Bon Dieu, tu t’arrêtes jamais…
Gufo s’enfile une lampée de whisky et tend la flasque à son pote.
/ J’m’arrêterai quand j’s’rai mort.
Le Calypso bourdonne, presque aveugle dans les ténèbres ; deux phares à l’avant, deux autres à l’arrière, un gyrophare au-dessus et volez jeunesse, ça éclaire pas fort mais y’a plus personne dans le ciel pour s’emplafonner de toute façon.
/ Ouais. Les femmes te perdront, Gufo. Sinon, pour pisser… Faut la faire à l’ancienne.
/ Dans une bouteille ? Tiens, en même temps que le pilote automatique tu pourras construire des chiottes dans ton modèle de luxe.
/ Ça va faire marrer Anouk.
/ Vous avisez pas de pisser partout.
La belle s’étire et baille, engourdie, les yeux collés, les cheveux en vrac.
/ Toi tu te réveilles et tu commences déjà à gueuler. Ça nous promet de belles soirées !
/ J’te connais. Tu dis que tu pisses dans une bouteille, ça finit en raz-de-marée dans un bouchon volant.
Les deux gars se marrent pendant que la donzelle se recompose un visage.
/ On est où ?
/ Très chère madame, permettez-moi de vous faire le topo de la situation pendant que votre amant ici présent se vide la vessie d’une manière aussi discrète qu’élégante. Nous sommes présentement à une heure d’arriver sur l’île de La Mille. À votre droite vous pouvez apercevoir le néant, tandis qu’à votre gauche, vous pouvez également visualiser de manière très précise ce même néant, ce qui, je le sais, vous laisse béate d’admiration.
Il fanfaronne, le Bouchon. Il est beau. Elle rit. Elle peut pas s’en empêcher. Il aime bien la faire rire, sa copine Anoushka. Faut dire qu’il est balèze pour ça. Il a toujours des discours incroyables et des mots qui voltigent. Pis elle, autant elle envoie valdinguer Gufo de toutes les manières possibles, mais le Bouchon, elle peut pas, c’est pas pareil, ça s’explique pas. Ils se connectent à un autre level.
/ Hé…
/ Tiens ! Le v’là not’Pierrot qui se réveille ! Tu sais que tu bats des records ?
La face de lune du copain derrière se défripe tant bien que mal. Ses taches de rousseur, ses lunettes rondes et ses fossettes lui donnent un air tellement juvénile qu’Anouk ne peut s’empêcher de sourire. Lui aussi, elle le biche, son copain Pierrot, qu’est si maladroit, si intelligent, si peu sûr de lui, si généreux, si, si, si.
/ T’as bien dormi ?
/ T’as bien ronflé en tout cas.
/ Tu veux pisser ? J’ai de quoi.
/ Non. Mais j’ai faim.
/ On pique-nique ? Anouk, passe-moi le panier, je vais vous cuisiner un p’tit truc de derrière les fagots, vous m’en direz des nouvelles.
/ Faut que tu te dépêches Gufo, on arrive bientôt.
/ Pas d’inquiétude mon capitaine, efficacité italienne, en ce qui concerne la bouffe, on est les rois. Tout comme l’amour… Quoi ? Mais quoi ? Pourquoi tu te marres ? T’es bien qu’une ingrate, va…
Au loin devant, les feux percent soudain l’obscurité. Bouchon serre ses manettes. Pis les dents aussi. C’est qu’un atterrissage de nuit, c’est plus costaud que ça en a l’air.

*

/ C’est maintenant qu’on sait si t’es un pilote ou un charlatan, Bouchon.
La tension est palpable. On rit plus très fort, on a mangé, on a bu, on attend de vivre. C’est plus de la nuit, c’est de l’encre. Avec du brouillard. Histoire de pimenter les choses.
/ Taisez-vous. Faut que je me concentre.
Les feux sont proches, annoncent la piste qui se dessine petit à petit.
/ Dix billets qu’il nous fout dans le décor.
/ Gufo… C’est pas le moment de rire.
Il lui serre la main.
/ Anoushka, ma petite, hé. N’aie pas peur.
/ J’ai pas peur. Ta gueule. Et enlève ta main de ma cuisse, c’est pas le moment.
/ Non. Si on doit crever, je veux au moins que ton corps soit retrouvé avec le mien. On devrait même se serrer un peu plus…
/ Fermez vos gueules, bande de cons, je me concentre. Et on crèvera pas. Merci de la confiance.
Le cœur qui bat. Boum boum boum. Ça brûle en ligne droite.
Pierrot est étrangement calme, derrière eux. Il observe, il ne tremble pas. Il dit rien. Il allume sa vieille radio. La voix de Nat King Cole envahit la carlingue, vibre, vibre, vibre… et c’est du jazz qui se pose en douceur sur le sol de La Mille.
Y’a plus rien à prier, on est vivants, Bouchon est pas un charlatan. Et déjà Big Joe fait trembler sa carcasse de baleine pleine de rhum au bord de la piste en faisant de grands signes ; palmiers, moustiques, La Mille en plein d’dans.